prometheus

Le bug de 13h53

Charlotte Bolle-Reddat (Première L)

« Maman, j'arrive pas à me connecter ! ».

13h53. C'est ma sœur qui crie depuis le haut de l'escalier. Cela fait à peine cinq secondes que le Wi-Fi s'est désactivé, alors bien sûr, c'est déjà la panique. C'est Alice, ma sœur, qui ne lâche jamais des yeux son néant lumineux. Ou c'est peut-être lui qui ne la lâche plus, finalement on ne sait plus trop, on n'a jamais su. Ce petit pavé la coupe du grand monde, du vrai monde, l'hypnotise avec ses applications aux logos colorés, cachant un torrent plus obscur que son reflet brillant dans l'écran noir, malveillant et incertain. Alice a eu son premier téléphone il y a deux ans. Deux ans qu'on ne la voit plus, qu'elle ne nous parle plus. Enfin, si, j’exagère, on la voit environ tous les trois jours, à travers ses nouvelles photos de profil, accompagnées de jolies citations de Shakespeare ou d'Antoine de Saint-Exupéry. Elle a seulement quinze ans et une cervelle déjà bien réduite en pixels.

14h10 : cela fait presque vingt minutes que maman s'acharne à redémarrer la box, mais rien. Plus rien. Plus Internet, plus de contacts, plus de messages, plus de photos. Nos boîtes noires sont vides. Comme l'esprit d'Alice. Comme des milliers de regards. Comme nous.

15h32 : Alice ne parle plus. Bon, je sais que j'ai dit que cela faisait deux ans qu'elle ne parlait plus, mais là c'est vraiment différent. Elle est assise sur son lit, les yeux dans le vide, mais plus dans le vide infini de l'écran noir, non. Pour la première fois depuis longtemps, ses yeux fixent le vrai vide. Elle serre fort, très fort son téléphone dans ses deux petites mains, mais pas assez pour la briser, juste assez pour le protéger. Le protéger de quoi ? Ça, je ne sais pas. Sûrement de la vraie vie, de la nature, des humains, de nous. L'écran est noir, il ne reflète plus rien dans les yeux d'Alice, dans son âme noircie par l'addiction.